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De la pulsion de mort comme projet social

  • 19 janv.
  • 4 min de lecture

À l’heure où la langue elle-même vacille, où les mots se dérobent et se chargent de sens contraires, il devient urgent de parler. Urgent de nommer. Car ce qui ne se nomme plus s’efface, et ce qui se laisse renommer sans discernement finit par être dominé. Nous le savons. Les mots façonnent le réel autant qu’ils le décrivent.


Ainsi, notre époque, si prompte à se rassurer par des termes apaisants, en vient à présenter la mort comme un soin, et le suicide assisté comme un droit. Ce qui fut toujours reconnu comme une rupture tragique devient, par un glissement de vocabulaire, « une aide à mourir ». Le langage se fait alors anesthésiant, comme si renommer suffisait à rendre acceptable ce qui demeure, au fond, une violence.


On parlera de liberté, de dignité, de choix éclairé. On enveloppera l’angoisse de mots doux, la solitude de concepts rassurants. Mais ce que l’on dit moins, c’est la difficulté croissante de notre société à faire face au mystère de la mort, à accompagner la fin de la vie autrement que par des solutions rapides et techniques.

Car les faits sont là. Lorsque les soins palliatifs sont accessibles, présents, incarnés, les demandes d’euthanasie diminuent fortement. Cela a été observé, confirmé, répété. Et pourtant, les lits ferment, les unités disparaissent, les budgets se resserrent. Dans une société où la précarité gagne du terrain, où la fragilité est souvent vécue comme un échec, la tentation est grande de proposer la mort comme réponse à la souffrance non accompagnée.


Quand la douleur n’est plus entourée, elle devient insupportable. Et quand la société ne sait plus protéger les vivants dans leur vulnérabilité, elle risque de leur proposer la sortie comme ultime solution.


Il faut aussi regarder avec honnêteté le contexte plus large dans lequel s’inscrit ce débat. Les inégalités se creusent, méthodiquement. Certains accumulent les richesses quand d’autres perdent l’essentiel. Dans ce déséquilibre croissant, le risque est réel de voir l’euthanasie devenir, sous couvert de liberté individuelle, une réponse sociale implicite à la pauvreté, à l’isolement, au manque de moyens.


Les plus aisés auront toujours accès aux soins de qualité, à l’accompagnement personnalisé, aux équipes disponibles. Les plus fragiles, eux, pourraient se voir privés de leur propre fin, invités subtilement à ne plus peser. Non par cruauté, mais par une logique froide, silencieuse, presque administrative.


Ce ne sera pas dit ainsi, bien sûr. Ce sera enrobé de mots doux comme des narcotiques : “dignité”, “choix”, “liberté”. Mais le message sous-jacent, lui, hurlera en silence : ta vie ne vaut plus le coût. C’est là le visage véritable de cette loi : une fausse pitié pour mieux cacher une vraie violence. Un système cynique où l’on transforme la souffrance des pauvres en solution budgétaire, et leur désespoir en argument politique.


Et Quid du serment d’Hippocrate, cette antique parole de lumière, disait : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande… » Où est passée cette boussole ? Ce n’est pas au médecin de tuer. C’est au médecin de soigner, d’accompagner, de rester. Si demain la loi impose aux soignants d’être les officiants d’un rituel mortifère, alors le lien sacré entre l’homme vulnérable et celui qui est censé le protéger sera rompu. Définitivement. Le rôle du soignant n’est pas de supprimer la vie, mais de soigner, d’accompagner, de demeurer présent. 


Le jour où l’on entrera dans un hôpital en se demandant si la main tendue est là pour guérir ou pour faire mourir, c’est quelque chose de fondamental dans notre civilisation qui vacillera.


Voulons-nous une société qui protège les plus faibles, ou une société qui les écarte ? Une civilisation de la compassion, ou une civilisation de l’utilité ? Une médecine du lien, ou une médecine du geste technique détaché ?


Voulons-nous une société qui protège les faibles ou qui les élimine ? Une civilisation de la compassion ou de l’utilité ? Une médecine du lien ou de l’acte technique ? 


Offrons à nos anciens, à nos malades, la présence, la tendresse, la musique, les caresses, les sacrements. Rouvrons des maisons de soins, rouvrons des lits. Des lits que l’on n’a cessé de fermer au nom de la rentabilité. Des lits où l’on puisse veiller, écouter, tenir la main, prier. Des lits où l’homme soit encore un frère, et non un coût.


Formons des soignants à la douceur, et non à la piqûre létale. Offrons-leur du temps, des moyens, et le courage d’aimer jusqu’au bout ceux que le monde voudrait déjà faire taire. Accompagnons les malades, non pour prolonger la vie à tout prix, mais pour l’honorer jusqu’à son dernier souffle.


Et surtout… surtout, rouvrons les cœurs à l’invisible. Non pas à une idée vague de spiritualité, mais à ce feu nu, à cette Présence qui brûle au cœur même de l’agonie. Car il est là, le Dieu vivant — non pas dans l’éclat des miracles, mais dans le froissement d’un drap, dans le souffle court d’un mourant qui s’abandonne, dans le regard d’un fils qui ose rester jusqu’au bout, sans fuir. Il est là, dans cette chambre où l’on croit qu’il ne reste rien, sinon la fin. Et c’est là qu’il commence.


Car il y a une parole que seul Dieu peut dire dans le secret d’un corps brisé : “Tu n’es pas seul. Tu n’es pas perdu. Tu es aimé, jusqu’au bout, jusqu’à l’os, jusqu’à l’éternité.”


La souffrance, lorsqu’elle est offerte, traversée, partagée, devient le lieu d’une visitation. Ce n’est pas une absurdité à supprimer, mais une offrande à recueillir ; un calvaire où germe déjà la lumière du matin de Pâques.


La vraie dignité ne se mesure pas à la netteté d’un acte médical, ni à la capacité de choisir sa fin comme on choisirait un dessert. 

La vraie dignité, c’est d’oser mourir dans les bras de l’Amour. C’est de remettre son souffle là d’où il est venu.


C’est de dire, dans la nuit : “Père, entre tes mains, je remets mon esprit…”


Flavien

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